Séduit un temps par la vision et les idées de Michel Onfray, j’ai suivi un été ses cours de philosophie, sur France Culture, donnés depuis l’Université Populaire de Caen. Mais très vite, le personnage m’est apparu hautain, méprisant, narcissique, sûr de lui, ne doutant point de ce qu’il avance et n’hésitant pas à disqualifier ce que pensent ceux qui le dérangent. Une contradiction flagrante avec l’esprit philosophique animé d’abord par le doute intellectuel, l’humilité, et la quête de la vérité, que l’authentique philosophe sait quasiment impossible à atteindre. Pourtant, Onfray est un homme de culture, qui a beaucoup lu, confronté, écrit et publié. Pendant longtemps, j’ai ressenti personnellement un malaise face à tant de contradictions. Pourquoi déteste-t-il tellement ce que pensent les autres, ou ce que peut ressentir un homme de foi par exemple ? Montaigne avertissait pourtant dès le XVIe siècle que « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage », comme pour dire que les guerres et les haines trouvent d’abord leur source dans la négation des autres vérités. Montaigne savait de quoi il parlait, lui qui vivait au milieu des Guerres de religion et des procès en sorcellerie. Michel Onfray n’a pas retenu la leçon, et aurait même pu participer, avec d’autres philosophes de l’époque – comme Jean Bodin – à condamner au bûcher quelques mauvaises « sorcières » à l’époque de l’auteur des Essais.

Mais au temps où nous vivons, Onfray, partout invité, fait désormais hardiment le « job » à la place de l’extrême droite ; en fait, il semble détester tout simplement ceux qui n’ont pas la même gueule intellectuelle que lui, mais qui partagent avec lui le même pays.

Récemment, dans une interview accordée au Figaro – journal tellement heureux d’avoir une caution de poids pour ses dérives xénophobes, Michel Onfray mettait en doute l’authenticité de la photo du petit Aylan noyé et échoué sur une plage turque, image terrible qui avait le « mérite » de réveiller d’un coup les opinions publiques et politiques mondiales. Pourtant, sur internet, des experts de très haut niveau ont démontré qu’il n’y avait aucun trucage derrière la fameuse photo. Mais Onfray, face à un journaliste du Figaro trop heureux de tenir un « gros poisson », poursuivait implicitement sur la question des réfugiés et des immigrés en général, et que notre cher philosophe des temps modernes oppose au « peuple old school », autrement dit, le peuple des « Français de souche », un et indivisible. Est-ce vraiment digne d’un homme de pensée qui ne cesse de louer les Lumières ? Est-ce digne d’un philosophe qui admire Diderot ? Surtout lorsqu’on sait que ce même Diderot écrivait dans son article intitulé justement « Réfugiés », suite à la révocation de l’Edit de Nantes : « Louis XIV, en persécutant les protestants, a privé son royaume de près d’un million d’hommes industrieux qu’il a sacrifiés aux vues intéressées et ambitieuses de quelques mauvais citoyens, qui sont les ennemis de toute liberté de penser, parce qu’ils ne peuvent régner qu’à l’ombre de l’ignorance. L’esprit persécuteur devrait être réprimé par tout gouvernement éclairé : si l’on punissait les perturbateurs qui veulent sans cesse troubler les consciences de leurs concitoyens lorsqu’ils diffèrent dans leurs opinions, on verrait toutes les sectes – religions – vivre dans une parfaite harmonie, et fournir à l’envi des citoyens utiles à la patrie, et fidèles à leur prince. »
Pourtant, comme Michel Onfray, Denis Diderot était athée. Mais il s’agissait d’un athéisme intellectuellement éclairé et intelligent contrairement à l’athéisme belliqueux et fanatique de monsieur Onfray.

Onfray accuse sans cesse « l’étranger », jette la suspicion sans la moindre preuve rationnelle et verse dans de subtils mensonges, mettant à mal la notion de fraternité autour de laquelle s’est construit le destin de la France. Il est aujourd’hui à la pensée ce qu’un chauffard est à la route, il a un but personnel, il va vite, prend les raccourcis, grille les feux quitte à écraser des gens. Il est devenu en quelque sorte le pigeon parfait des journalistes qui sont essentiellement intéressés par le scandale.

En réalité, Onfray ne comprend tout simplement rien aux milliers de pauvres gens qui vivent modestement et qui ne demandent que la paix, et cette ignorance se complique de son arrogance. Il frappe là où c’est facile de frapper et ressemble à cet idiot de collégien, lequel, pour se faire remarquer, s’efforce de mettre le plus gros coup dans le ventre de la victime à terre.

Pourtant, Onfray était au départ très à gauche dans ses idées, défendant une justice humaine et fondant l’Université Populaire de Caen ; cependant, plus rien ne nous étonne avec ces étranges intellectuels ou autres politiciens qui passent si facilement d’un bord à l’autre suivant l’air du temps. Après tout, Robert Ménard aussi avait fondé Reporters sans Frontières.
Enfin, renouant avec une certaine basse philosophie nourrie par les certitudes confortables et les préjugés faciles, la pensée actuelle de monsieur Onfray nous renvoie plusieurs siècles en arrière. Et c’est toujours le loup qui accuse l’agneau.

Abderrahim Bouzelmate